Fadila El Gadi, un vestiaire contemporain nourri du savoir-faire marocain

Peu de créatrices marocaines ont su faire voyager leur héritage aussi loin que Fadila El Gadi. Sa démarche ne consiste pas à reproduire la tradition. Elle y puise des techniques, des matières et des motifs pour construire un vestiaire contemporain, que l’on peut porter aussi bien à Rabat qu’à Paris ou à Rome.

Salé, une école du regard

Fadila El Gadi est née à Salé, ville de tradition artisanale qui fait face à Rabat sur l’autre rive du Bouregreg. Au début des années 1980, elle passe ses vacances scolaires dans les ateliers de la médina, au contact des brodeuses et des maâlems. Elle y acquiert une familiarité avec le temps long du travail à la main, et une exigence pour la finesse d’un point.

Elle se forme ensuite au stylisme à Rabat et ouvre son premier atelier au début des années 1990, avec de petites collections vendues en Italie. En 1992, la disparition brutale de son père et de son frère aîné l’oblige à soutenir sa famille. Elle se tourne alors vers le prêt-à-porter. Ce choix, imposé par les circonstances, oriente durablement son travail vers des pièces faites pour être portées au quotidien.

La rencontre avec Saint Laurent

À la fin des années 1990, elle rencontre Yves Saint Laurent à Tanger. Il ne lui transmet pas de technique, mais un encouragement et une reconnaissance. Il lui confie des créations pour la boutique du jardin Majorelle, à Marrakech. Pour une créatrice marocaine, cette caution compte : elle ouvre l’accès à une clientèle internationale. Fadila El Gadi en garde la trace jusque dans sa boutique de Rabat, conçue comme un hommage au couturier, dans un esprit résolument parisien.

Un vestiaire pensé pour aujourd’hui

Elle fonde sa maison en 2007. Elle a depuis considérablement modernisé ses créations et élargi son offre : collections pour femmes et pour hommes, accessoires, coupes contemporaines qui répondent aussi aux goûts d’une clientèle occidentale. Son style associe le savoir-faire marocain au chic parisien. Les lignes sont épurées, et les matières nobles : velours de soie, cachemire, soie, coton.

C’est cette double culture qui fait sa singularité. La référence marocaine n’est jamais folklorique. Elle se lit dans un détail, une finition, une matière. Ses pièces ne sont pas réservées aux grandes occasions : elles trouvent leur place dans une garde-robe internationale. Elle ne suit pas pour autant le calendrier des saisons de la mode européenne et crée en continu.

Le tarz rbati, réinterprété

La broderie reste l’un des fils conducteurs de son travail, en particulier le tarz rbati, la broderie de Rabat. Le motif y est dessiné sur l’étoffe, puis rempli au point plat, en fils serrés. Le dessin est libre et courbe : bouquets, rinceaux, pétales. Les couleurs sont juxtaposées à l’intérieur d’une même fleur pour donner du volume, et un fil métallique vient parfois souligner un contour. Tout l’oppose à la broderie de Fès, comptée sur le fil, géométrique et monochrome.

Fadila El Gadi déplace ce répertoire. Elle le rehausse souvent de fil d’or et puise ses motifs dans des broderies et des peintures du XVIIIe siècle. Surtout, elle l’applique à des coupes contemporaines, qui sortent la broderie du seul vestiaire de cérémonie. Le savoir-faire reste intact, mais il change d’usage, et donc de public. Elle décrit elle-même cette démarche comme un dialogue avec les artisans : eux apportent la maîtrise du geste, elle y ajoute un regard moderne.

Transmettre pour durer

Le travail à la main sur lequel repose une part essentielle de ses créations dépend de ceux qui le pratiquent. Or ce métier, exigeant et peu rémunérateur, attire de moins en moins les jeunes générations. En 2016, Fadila El Gadi fonde à Salé une école de broderie gratuite, destinée aux jeunes de milieux modestes, filles et garçons, formés par des maâlems. Elle la finance d’abord sur ses propres économies. L’école fête ses dix ans en 2026.

Cette initiative est la condition même de son travail : sans relève, le savoir-faire qu’elle met en valeur disparaîtrait avec les derniers maîtres.

Une reconnaissance institutionnelle

En mai 2023, Rabat lui consacre « La mode en capitale », qui clôture le programme « Rabat, capitale africaine de la culture ». Le défilé final a lieu dans les jardins du Chellah. L’événement rend hommage au tarz rbati et aux maâlems, et expose le travail des apprentis de l’école de Salé. En février 2025, elle est nommée officière de l’ordre des Arts et des Lettres par la ministre française de la Culture, lors d’une cérémonie à la Résidence de France à Rabat.

Où découvrir ses créations

Sa boutique de Rabat reste sa maison mère. Elle est aussi présente à Marrakech, rue de Yougoslavie, dans le quartier de Guéliz. Depuis cet été, elle a une boutique à Tanger, près de la librairie Les Insolites.

Catégories : Portraits d'artisans

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