Le cinéma des années 1950, quand la robe devient un personnage

Une jeune femme aux cheveux courts traverse Rome sur un scooter, sa jupe ample gonflée par le vent. Une blonde en mousseline bleu pâle contemple les lumières de la Côte d’Azur depuis la terrasse d’un hôtel. Une jeune fille pieds nus danse un mambo endiablé dans un bar de Saint-Tropez. Ces images ont plus de soixante-dix ans, et elles continuent pourtant de nourrir notre idée de l’élégance. Le cinéma des années 1950 n’a pas seulement raconté des histoires : il a fixé une silhouette, une lumière et un art de vivre que la mode ne cesse de revisiter. Comprendre pourquoi cette décennie garde une telle emprise suppose de regarder à la fois ce qui se passait dans les studios, dans les ateliers de couture et sur les rivages de la Méditerranée.

Une décennie de renaissance

Le décor se met en place avant même le début de la décennie. En février 1947, Christian Dior présente sa première collection, aussitôt baptisée « New Look » : taille étranglée, épaules arrondies, jupes amples tombant sous le genou. Après des années de rationnement, où l’on comptait chaque mètre de tissu, cette profusion d’étoffe est une déclaration. Elle affirme que le temps de la privation est révolu et que la féminité peut de nouveau s’exprimer sans retenue. Cette silhouette va dominer les années 1950, et le cinéma va la porter dans le monde entier.

Le cinéma lui-même change de visage. La couleur, longtemps réservée aux grandes productions, se généralise, et en 1953 le CinemaScope élargit l’écran pour concurrencer la télévision qui gagne les foyers. Ces deux innovations ont une conséquence directe sur la manière de filmer : les paysages, les tissus et les couleurs deviennent des éléments du spectacle. Un décor naturel baigné de soleil, une robe de soie aux teintes franches prennent à l’écran une importance qu’ils n’avaient pas en noir et blanc.

Enfin, Hollywood traverse l’Atlantique. Au lendemain de la guerre, plusieurs pays européens, à court de dollars, interdisent aux studios américains de rapatrier une partie des recettes de leurs films. Ces fonds bloqués ne peuvent être dépensés que sur place. Les studios choisissent donc de les investir en tournant en Europe, notamment en Italie, où les studios de Cinecittà reprennent leur activité en 1948. Le magazine Time forge dès 1950 l’expression « Hollywood sur le Tibre ». Une contrainte financière devient ainsi l’une des raisons pour lesquelles le cinéma américain des années 1950 s’est tant passionné pour la Méditerranée.

Quand la couture entre au cinéma

Dans les grands studios, les costumes relèvent d’un département à part, dirigé par des créateurs salariés. Edith Head, costumière en chef de la Paramount, en est la figure la plus célèbre. Elle remporte huit Oscars au cours de sa carrière, dont celui des costumes de Vacances romaines en 1954. Le film de William Wyler révèle Audrey Hepburn, et sa tenue de fugitive, un chemisier aux manches retroussées et une jupe ample serrée à la taille, devient l’une des images les plus copiées de la décennie. Sa simplicité est précisément ce qui la rend imitable. Une robe du soir de star reste inaccessible ; un chemisier et une jupe sont à la portée de toutes.

Le tournant survient avec Sabrina, de Billy Wilder, en 1954. Pour les scènes qui suivent le retour de son personnage de Paris, Audrey Hepburn se rend elle-même dans l’atelier d’un jeune couturier, Hubert de Givenchy, et choisit trois modèles de sa collection : un tailleur de laine grise, une robe de cocktail noire ornée de nœuds aux épaules, et une robe de bal brodée. À l’écran, seule Edith Head est créditée, et c’est elle qui reçoit l’Oscar des costumes, sans un mot pour Givenchy. L’épisode laisse une trace. Pour Drôle de frimousse, en 1957, Audrey Hepburn exige que Givenchy dessine ses tenues et que son nom figure au générique. Leur collaboration durera toute sa carrière.

Cet épisode dit quelque chose de plus profond que la rivalité entre deux créateurs. Jusque-là, la haute couture habillait une clientèle restreinte et le cinéma un public immense. Avec Sabrina, les deux mondes se rejoignent : une robe sortie d’un atelier parisien est vue par des millions de spectatrices qui n’en franchiront jamais la porte. Le cinéma devient la plus puissante des vitrines, et la couture découvre qu’une actrice peut faire davantage pour sa renommée que n’importe quel défilé.

La Méditerranée comme décor

Les fonds bloqués expliquent en partie le départ des tournages vers l’Europe. Ils n’expliquent pas pourquoi ces films ont tant marqué les esprits. Ce qui frappe, c’est que la Méditerranée n’y est jamais un simple arrière-plan : elle est une promesse.

En 1951, Pandora installe Ava Gardner dans le village catalan de Tossa de Mar, entre remparts et criques, et fait connaître ce petit port bien au-delà de l’Espagne. Deux ans plus tard, Vacances romaines transforme Rome en terrain de jeu, avec ses fontaines, ses escaliers et ses scooters. En 1954, Alfred Hitchcock tourne sur la Côte d’Azur La Main au collet, avec Cary Grant et Grace Kelly. Le film obtient l’Oscar de la meilleure photographie en couleur, et ce n’est pas un hasard : la lumière de la Riviera y est la véritable vedette, des corniches au-dessus de la mer jusqu’aux marchés aux fleurs de Nice.

Ces films vendent bien plus qu’une intrigue. Ils proposent au spectateur de l’après-guerre un art de vivre fait de soleil, de loisirs et d’insouciance, à une époque où les congés payés et les premiers voyages organisés rendent ce rêve un peu plus accessible. Le tourisme suit le cinéma. Les lieux filmés deviennent des destinations, et l’image que l’on s’en fait reste longtemps celle que la caméra en a donnée.

Trois silhouettes, trois idées de la femme

La décennie se résume souvent à trois actrices. Chacune incarne une manière différente d’habiter le vêtement, et leur succession raconte une évolution.

Grace Kelly incarne l’élégance tenue : lignes nettes, couleurs douces, gants et coiffure impeccable. Elle porte la retenue comme une forme de puissance. Son destin rejoint la Méditerranée de façon inattendue. Venue au Festival de Cannes en mai 1955, elle est photographiée le 6 mai au palais de Monaco, pour un reportage de Paris Match, aux côtés du prince Rainier III. Ils se marient en avril 1956, et l’actrice quitte le cinéma pour devenir princesse. La fiction et la réalité se confondent.

Audrey Hepburn propose une autre voie : une silhouette fine, des lignes graphiques, une simplicité très étudiée. Elle montre que l’élégance peut naître du dépouillement plutôt que de l’ornement, et ouvre ainsi la voie à une modernité que les années 1960 prolongeront.

Brigitte Bardot, enfin, fait voler les codes en éclats. Et Dieu… créa la femme, que Roger Vadim tourne à Saint-Tropez en 1955 et qui sort l’année suivante, montre une jeune femme libre, souvent pieds nus, indifférente aux convenances. En 1956, Rose Repetto crée à sa demande une ballerine rouge carmin, baptisée « Cendrillon », qui devient un classique. Quelques années plus tard, en 1959, Bardot se marie dans une robe en vichy rose, une étoffe jusque-là réservée aux nappes et aux tabliers, et lance une mode immédiate.

Cette succession est éloquente. La décennie s’ouvre sur la robe de couturier, symbole d’un luxe retrouvé, et se referme sur un vêtement simple, porté avec désinvolture. Entre Grace Kelly et Brigitte Bardot, ce n’est pas seulement la mode qui change : c’est l’idée même de ce qu’une femme peut montrer d’elle-même.

Ce qui en reste

La silhouette des années 1950 revient périodiquement sur les podiums, et son attrait ne tient pas qu’à la nostalgie. Elle repose sur une construction claire : une taille marquée, une jupe qui accompagne le mouvement, des matières qui ont de la tenue. Elle met en valeur le corps sans le contraindre à suivre une mode passagère, ce qui explique qu’elle traverse les époques.

Elle doit aussi sa permanence au cinéma lui-même. Les films de cette décennie ont associé une manière de s’habiller à des émotions précises : la liberté d’une journée volée à Rome, l’éclat d’une soirée sur la Riviera, l’insolence d’un été à Saint-Tropez. Porter une robe inspirée de ces années, c’est convoquer un peu de cette lumière et de cette légèreté. Le cinéma des années 1950 n’a pas seulement habillé ses actrices : il a donné aux vêtements une histoire à raconter, et c’est sans doute pour cette raison qu’on ne s’en lasse pas.

Catégories : Echos culturels

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