La passementerie, l’art des finitions qui signent un vêtement
On la remarque rarement en premier, et pourtant c’est souvent elle que l’œil retient. Un galon qui borde l’encolure d’une veste, une ganse qui souligne une manche, une rangée de petits boutons noués qui ferme un caftan du col jusqu’à la taille : la passementerie regroupe tous ces ornements faits de fils tressés, tissés ou noués. On y range les galons, les ganses, les cordons, les franges, les glands et les boutons. Son nom vient du passement, le terme qui désignait autrefois en France les bandes de galon et de dentelle cousues sur les vêtements et les tentures.
On aurait tort de n’y voir qu’un ajout décoratif. Sur un vêtement, la passementerie a presque toujours une fonction : elle protège un bord de l’usure, renforce une couture, ferme une ouverture ou dessine une ligne. Elle intervient précisément aux endroits où le vêtement est le plus fragile, et c’est pour cette raison qu’elle en révèle la qualité. Une pièce peut être coupée dans un très beau tissu, ce sont ses finitions qui disent le temps qu’on lui a consacré. Deux traditions en ont fait un art à part entière, l’une en France, l’autre au Maroc. Leur histoire montre ce qui se perd quand ce savoir-faire disparaît.
En France, un art de cour et de corporation
La passementerie est pratiquée en France au moins depuis le règne de François Ier. Au XVIe siècle, les passementiers sont organisés en corporation, et il faut sept années d’apprentissage pour prétendre au titre de maître. Cette exigence s’explique par ce que l’on attend de ces ateliers. Dans une société où l’apparence signale le rang, les galons d’or et d’argent, les cordons de soie et les glands ornent aussi bien les habits de cour que les tentures, les sièges et les carrosses. En Angleterre, la loi ira jusqu’à réserver le port de certains rubans à la noblesse. La passementerie n’est donc pas un luxe accessoire. C’est un langage social, qui se lit au premier coup d’œil.
Ce savoir-faire dépasse vite les frontières du royaume. Au XVIIe siècle, de nombreux passementiers protestants quittent la France avec leurs outils et leurs techniques, et contribuent à l’essor du métier à Londres.
Le XIXe siècle marque un tournant. En 1801, Joseph-Marie Jacquard met au point un métier à cartes perforées qui permet de tisser des motifs complexes avec régularité, et une partie de la passementerie s’industrialise. Mais les guerres privent les ateliers de leur main-d’œuvre. Le XXe siècle, qui se tourne vers des silhouettes et des intérieurs plus dépouillés, réduit encore la demande, et les importations à bas prix achèvent d’éclaircir les rangs. Le village de Belloy-en-France, au nord de Paris, comptait autrefois dix ateliers. Un seul a traversé les décennies.
Les maisons qui subsistent ont trouvé leur place dans la restauration du patrimoine et dans le haut de gamme. Fondée à Paris en 1852 et dirigée par la même famille depuis six générations, la maison Declercq a recréé glands, tresses et galons d’or pour les châteaux de Versailles, de Fontainebleau et de Compiègne, ainsi que pour l’Opéra Garnier. Près de 80 % de son travail se fait encore à la main, sur des métiers dont certains datent de la fin du XIXe siècle. Les Passementeries de l’Île-de-France, créées en 1926 à Belloy-en-France, tissent toujours sur une vingtaine de métiers Jacquard en bois. Leur répertoire compte plus de deux mille motifs. Concevoir un motif nouveau y demande environ une semaine : quatre jours de dessin, puis trois jours pour perforer les cartes à la main.
Ces chiffres disent l’essentiel. Dans ce métier, le temps de préparation dépasse de loin celui de la fabrication, et l’expérience ne s’acquiert qu’à l’atelier. Aux Passementeries de l’Île-de-France, chaque geste demande un à deux ans d’apprentissage, et maîtriser l’ensemble en a pris plus de dix à l’actuel dirigeant. Aucune école ne forme à ce métier : il se transmet d’une personne à l’autre, ou il se perd.
Au Maroc, l’âme du caftan
Au Maroc, la passementerie n’orne pas seulement le vêtement : elle en est la colonne vertébrale. Sur un caftan, la sfifa, galon tressé de fils fins, court le long de l’ouverture centrale et des manches. Les aakad sont de petits boutons noués un à un. Ils ferment le vêtement du col à la taille, et le devant d’un seul caftan peut en compter jusqu’à deux cent quarante. Le majdoul, une tresse décorative plus complexe, vient parfois compléter l’ensemble.
Ces techniques sont anciennes. On fait remonter la sfifa au IXe siècle, et les artisans andalous installés au Maroc après la Reconquista ont profondément marqué son style. Fès, qui a accueilli une grande part de ces familles, est devenue le centre de ce savoir-faire, avec Sefrou toute proche. Le métier se transmet du maâlem à l’apprenti et de la maâlma à l’apprentie, par l’observation et la répétition, en dehors de toute institution.
La forme du caftan explique pourquoi cette passementerie a si bien résisté. C’est un vêtement ample, sans boutonnière ni fermeture moderne : sans sfifa ni aakad, il n’a ni structure ni fermeture. La passementerie y est donc indispensable. Et comme le caftan n’a jamais cessé d’être porté aux mariages et aux fêtes, la demande pour ces ornements ne s’est jamais interrompue. Quand le caftan marocain a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, en décembre 2025, ce sont aussi ces gestes qui ont été reconnus.
Ce que les deux traditions ont en commun
D’une rive à l’autre de la Méditerranée, les contextes diffèrent. La passementerie française s’est développée à la cour et dans les grandes demeures. La passementerie marocaine s’est développée dans le vêtement de cérémonie, porté dans toutes les familles. Les deux obéissent pourtant à la même logique.
D’abord, dans les deux cas, la passementerie distingue la pièce faite main de la pièce produite en série. Un tissu peut être imité et une coupe copiée, mais une finition exigeante trahit immédiatement le temps qu’on y a passé. Ensuite, le savoir se transmet à l’atelier, jamais à l’école. C’est sa force, car chaque geste garde la mémoire de ceux qui l’ont précédé. C’est aussi sa fragilité : il suffit qu’une génération ne prenne pas le relais pour que la chaîne soit rompue.
Ce qui la menace
Le premier danger est la confusion. Des broderies réalisées sur des machines informatisées sont aujourd’hui vendues au prix du travail d’un maâlem. Cela crée une concurrence déloyale envers ceux qui travaillent encore à l’aiguille, et brouille le regard des clientes. La styliste Zhor Raïs le rappelle : une machine sait copier une broderie, mais elle ne sait pas faire un aakad ou un majdoul. Ce sont précisément ces techniques qui disparaissent.
Le second danger est économique. En 2006, une artisane fassie spécialisée dans les aakad expliquait à La Vie éco que la demande dépassait ce qu’elle pouvait produire, pour un revenu de quarante à cinquante dirhams par jour. Le chiffre est ancien, mais le paradoxe demeure : un savoir-faire très recherché reste trop peu rémunéré pour attirer la relève. L’anthropologue Ahmed Skounti plaide pour une couverture sociale des artisans, des centres de formation et une reconnaissance économique du travail authentique. En France, la difficulté est la même. Un métier qui demande dix ans pour être maîtrisé peine à recruter quand il n’offre pas la sécurité qu’on est en droit d’attendre d’un travail. Des deux côtés, le savoir-faire ne disparaît pas faute de valeur, mais faute d’être payé à sa valeur.
Ce qui la fait vivre aujourd’hui
La passementerie survit quand elle trouve un nouvel usage. Lorsque Gabrielle Chanel revient à la couture en 1954, elle fait du galon qui borde ses vestes en tweed une signature. Le détail souligne la ligne droite de la veste et lui donne sa tenue. Il est devenu, plus encore que la coupe, ce qui permet de la reconnaître au premier regard.
Au Maroc, la sfifa a trouvé une seconde vie dans le bijou. Lors des préparatifs d’un mariage familial, Zineb Dabbagh remarque que le tailleur s’apprête à jeter des chutes de sfifa. Elle les récupère et en entoure son poignet : c’est le premier bracelet de Maaÿaz, la marque qu’elle fonde ensuite avec sa sœur Rim. Elles ont demandé à leurs fournisseurs des fils de couleur, à une époque où la sfifa se faisait presque uniquement en or, en argent ou en rose. Leurs pièces sont aujourd’hui fabriquées par une quinzaine d’artisans et vendues jusqu’au Bon Marché, à Paris. En faisant passer la sfifa du caftan au bijou, la marque ouvre aux artisans un nouveau débouché sans dénaturer la technique.
Reste la transmission. À Salé, la créatrice Fadila El Gadi a fondé une école de broderie pour préserver ces techniques et former de nouvelles générations. C’est peut-être la réponse la plus durable : un savoir-faire qui ne s’apprend qu’à l’atelier a besoin d’ateliers où l’on accepte d’apprendre.
Ce que la passementerie dit d’un vêtement
La passementerie concentre le temps aux endroits que l’on regarde le moins : les bords, les ouvertures, les attaches. C’est ce qui en fait la marque d’un vêtement soigné. On peut presser une coupe ou économiser sur un tissu, mais une finition faite main ne se fait pas plus vite.
Quelques repères permettent de la reconnaître. Une régularité parfaite, d’un bouton à l’autre ou sur toute la longueur d’un galon, trahit souvent une fabrication mécanique. Le travail fait main garde de légères variations. L’envers d’une pièce soignée est aussi net que l’endroit. Enfin, un aakad fait main est entièrement noué, il ne se défait pas sous les doigts. Un vêtement ainsi fini ne se démode pas, parce que ce qui fait sa valeur ne relève pas de la mode.
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