Le caftan, un patrimoine qui n’a jamais cessé de se réinventer

Peu de vêtements portent autant d’histoire que le caftan. Né loin du Maghreb, il y a trouvé une seconde patrie, ou plutôt plusieurs. Chaque ville l’a façonné à sa manière, chaque époque l’a transformé, et il est aujourd’hui inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Comprendre sa trajectoire, c’est comprendre pourquoi un vêtement traverse les siècles : non parce qu’il reste figé, mais parce qu’il ne cesse de changer.

Un vêtement venu d’Orient

Le mot vient du turc qaftan, lui-même issu du persan. Le vêtement, une robe longue ouverte sur le devant, est d’abord celui des cours d’Orient avant de devenir l’habit d’apparat de l’Empire ottoman.

Il gagne le Maghreb par deux routes, qui expliquent la diversité de ses formes. La première est andalouse : entre le XIVe et le XVIe siècle, les exilés d’al-Andalus, musulmans et juifs, s’installent à Fès, Tétouan, Rabat, Tlemcen ou Alger, avec leurs étoffes précieuses, leurs broderies d’or et leurs manières de se vêtir. La seconde est ottomane : à partir de 1516, Alger devient une régence ottomane, et le caftan des dignitaires turcs y influence directement le costume local.

Le Maroc, lui, échappe à la domination ottomane, mais pas à son influence. Au XVIe siècle, le sultan saadien Abd al-Malik, qui a vécu longtemps en terre ottomane, adopte et impose le costume turc. Son frère Ahmed al-Mansour, qui lui succède en 1578, rompt avec ce style et revient à un costume proprement marocain, pour affirmer l’indépendance de la dynastie. Le vêtement devient alors un langage politique. La mansouria, longue robe de mousseline fine associée à son nom, se porte par-dessus le caftan : la superposition, qui caractérise aujourd’hui la takchita, a donc des racines anciennes.

Le caftan maghrébin n’est donc pas né d’un seul foyer. Il est le produit de circulations, d’exils et de choix politiques, que chaque territoire a intégrés à sa manière.

Une mosaïque de traditions régionales

Parler du caftan au singulier est trompeur : il existe autant de caftans que de grandes villes citadines.

Au Maroc, Fès incarne la tradition la plus solennelle. Son caftan ntaâ, en velours de soie brodé de fil d’or, aux motifs floraux et parfois ornés de paons, s’appuyait sur deux savoir-faire anciens de la ville : le tissage de la soie et le travail du fil d’or, longtemps spécialité des artisans juifs. Sa broderie, le tarz fassi, est comptée sur le fil, géométrique, monochrome et réversible. À Tétouan, l’héritage andalou est particulièrement visible. Les familles juives venues d’Espagne y ont conservé la keswa el kbira, la « grande robe » de cérémonie en velours brodé d’or, composée de plusieurs pièces. Rabat a développé une broderie radicalement différente de celle de Fès : le tarz rbati, au dessin libre et floral, rempli au point plat dans des couleurs juxtaposées. Salé, sur l’autre rive du Bouregreg, a conservé une broderie comptée, traditionnellement en bleu sombre ou en rouge carmin.

En Algérie, Tlemcen a gardé vivante la chedda, costume nuptial dont le caftan de velours brodé d’or s’accompagne de rangs de perles baroques et d’une haute coiffe conique. Alger a vu le caftan devenir la pièce maîtresse du costume de cérémonie. Au XVIIIe siècle, le diplomate Venture de Paradis y décrit des femmes portant plusieurs caftans superposés pour les fêtes. Après 1830, les caftans les plus luxueux disparaissent, et le karakou, veste courte et ajustée brodée d’or, prend le relais. À Constantine, le caftan se porte sous la gandoura et s’enrichit, durant la période ottomane, de broderies d’or et d’argent, dont le medjboud.

Ces différences ne sont pas de simples variantes décoratives. Elles traduisent des histoires urbaines distinctes : le poids des communautés andalouses, la présence ottomane, le rôle des artisans juifs, la spécialisation de chaque médina dans un savoir-faire. Le caftan est une carte des villes du Maghreb, et chaque broderie en est une signature.

Les créateurs qui l’ont fait vivre

Le caftan aurait pu rester une pièce réservée aux grandes cérémonies. Il n’a jamais quitté les mariages : on n’imagine pas une noce sans caftan, ni pour la mariée ni pour ses invitées. S’il est aussi entré dans le vestiaire de la femme d’aujourd’hui, c’est grâce à des créateurs qui ont su le transformer sans le trahir.

Au Maroc, une première génération de créatrices s’en empare dans les années 1960 : Zina Guessous, Naima Bennis, Zhor Sebti et Tamy Tazi. Cette dernière, que Vogue présente dès 1965 comme une figure de l’élégance marocaine, ouvre son atelier à Casablanca en 1974, encouragée par Yves Saint Laurent. Son apport est décisif : elle remplace les lourdes soieries par des étoffes légères, affine la silhouette et détourne la chbika, une dentelle jusque-là réservée au linge de maison, pour en faire une résille. Le caftan n’est plus seulement un vêtement de cérémonie : il devient une tenue que peut porter une femme active et urbaine.

En 1996, le magazine Femmes du Maroc lance le défilé annuel Caftan, qui révèle une nouvelle génération de stylistes. Albert Oiknine y présente ses premiers modèles en 2000 et fait entrer dans le caftan la transparence, la dentelle et les perles, avant de le montrer à Paris, Londres ou Dubaï. D’autres, comme Fadila El Gadi, ont fait de la broderie de Rabat le cœur de leur travail.

L’Occident a joué un rôle plus ambigu. Diana Vreeland, alors rédactrice en chef du Vogue américain, consacre de nombreuses pages au caftan marocain. En janvier 1969, le photographe Patrick Lichfield saisit Talitha Getty sur une terrasse de Marrakech, vêtue d’un caftan multicolore : l’image fait le tour du monde. Yves Saint Laurent, qui découvre Marrakech en 1966, puise dans le vestiaire marocain pour sa collection haute couture de 1976. Mais en devenant « kaftan », le vêtement perd souvent en Occident ce qui faisait sa valeur : la coupe, la broderie, la passementerie. Il y devient une robe ample et décontractée. Les créateurs maghrébins ont fait l’inverse : ils l’ont allégé tout en préservant les savoir-faire qui le constituent.

Un patrimoine reconnu

La reconnaissance internationale du caftan s’est faite en plusieurs étapes. En 2012, l’UNESCO inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité les rites et savoir-faire liés au costume nuptial de Tlemcen. En 2024, elle y inscrit le costume féminin de cérémonie du Grand Est algérien, qui comprend la gandoura, la melehfa et le caftan. Le 10 décembre 2025, lors de la 20e session du Comité réunie à New Delhi, c’est « Le caftan marocain : art, traditions et savoir-faire » qui rejoint la liste.

Ces inscriptions ne portent pas sur l’origine d’un objet. L’UNESCO reconnaît des pratiques vivantes, portées par des communautés qui les transmettent. Les trois dossiers se complètent : ils décrivent trois manières de faire vivre le caftan, chacune avec ses gestes, ses rites et ses ateliers.

Leur véritable enjeu est la transmission. En 1937, on comptait entre 2 000 et 2 500 brodeuses de fil d’or dans la médina de Fès. Ce métier, long et exigeant, s’est raréfié, et le caftan ntaâ, trop lourd et trop long à réaliser, a cédé la place à des caftans plus légers. La reconnaissance de l’UNESCO n’a de sens que si elle aide à former ceux qui perpétueront ces gestes.

Conclusion

L’histoire du caftan contredit l’idée qu’une tradition se préserve en restant immobile. Venu d’Orient, il a été remodelé par les exilés andalous, les Ottomans, les sultans, les artisanes de chaque médina, puis par les créateurs du XXe siècle. Chacune de ces transformations a assuré sa survie. Ce qui le définit n’est donc ni une forme ni une origine, mais un ensemble de savoir-faire, le tissage, la broderie, la passementerie, et un principe : la superposition des étoffes, qui fait d’un vêtement une composition. C’est ce principe, plus que la silhouette, qui continue d’inspirer la création contemporaine.

Catégories : Savoir-faire & Traditions

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