La musique gnaoua, de la mémoire de l’exil au patrimoine de l’humanité

Il suffit d’avoir entendu une fois les qraqeb, ces lourdes castagnettes de fer, et la basse profonde du guembri pour ne plus les oublier. La musique gnaoua est aujourd’hui l’une des plus célèbres du Maroc. On l’entend sur les places de Marrakech, dans les ruelles d’Essaouira, sur les scènes des grands festivals internationaux. Mais derrière ce rythme hypnotique se cache une histoire de déracinement, une pratique rituelle de guérison et une mémoire transmise de maître à disciple depuis des siècles. Comprendre les Gnaoua, c’est comprendre comment une communauté venue de loin a fait de sa musique un lieu de mémoire, puis un patrimoine reconnu par le monde entier.

Des origines subsahariennes

La musique gnaoua se forme au Maroc aux XVIe et XVIIe siècles. Elle naît de la rencontre de populations d’Afrique de l’Ouest, Haoussa, Peuls, Bambaras, amenées au Maroc par la traite transsaharienne. Certaines sources la relient aussi à la garde noire des sultans. Le nom même de Gnaoua porte cette origine : il viendrait d’une racine berbère qui désigne les hommes noirs, et que l’on associe à l’ancien empire du Ghana.

Ces hommes et ces femmes arrivent avec leurs rythmes, leurs croyances et leur rapport au monde invisible. Au Maroc, ces traditions rencontrent l’islam, et en particulier le soufisme des confréries. De cette rencontre naît une culture singulière, qui place les Gnaoua sous le patronage de Sidi Bilal, le premier muezzin de l’islam, lui-même esclave affranchi d’origine éthiopienne. Le choix de cette figure n’est pas anodin. À travers elle, une communauté issue de l’esclavage inscrit son histoire au cœur même de la tradition musulmane, et transforme une mémoire de servitude en une mémoire de dignité.

La musique devient ainsi le lieu où se conserve ce que l’exil aurait pu effacer : des rythmes, des mots venus de langues subsahariennes, une manière de convoquer les esprits. Elle n’est pas seulement un art, elle est un fil qui relie les vivants à leurs ancêtres.

Une musique pour guérir

Pour les Gnaoua, la musique a d’abord une fonction : soigner. La maladie est perçue comme un désordre intérieur, et la musique sert à rétablir l’équilibre. Cette conviction s’exprime dans la lila, une cérémonie nocturne que les maâlems appellent aussi derdeba, et qui dure du soir jusqu’à l’aube.

Deux figures la dirigent. La moqaddema, voyante et guérisseuse, pose le diagnostic et conduit le rituel. Le maâlem, maître musicien, est le seul habilité à jouer du guembri, l’instrument qui appelle les esprits. La nuit se déroule selon un ordre précis. Elle s’ouvre par l’aâda, une procession chantée dans les rues à la lumière des bougies. Viennent ensuite les danses et les jeux du kouyou, puis le cœur de la cérémonie : l’invocation successive des mlouk, ces entités venues des saints de l’islam comme des génies.

Chaque famille de mlouk possède sa couleur et son encens. Le blanc appartient aux saints et aux chorfa, le rouge aux mlouk des abattoirs, le bleu aux entités de la mer, le noir à Sidi Mimoun et aux « gens de la forêt », le jaune à Lalla Mira, associée à la lumière du soleil. Lorsque leur musique résonne, les participants entrent en transe, la jedba, et se couvrent de voiles aux couleurs de l’entité qui les habite.

Les Gnaoua refusent pourtant d’être vus comme des exorcistes. Ils se disent thérapeutes. Une moqaddema le résume simplement : « Notre musique remet en ordre. » La transe n’est pas une perte de soi, mais un passage qui permet de retrouver l’harmonie.

Les maâlems, gardiens de la tradition

La musique gnaoua repose sur trois instruments. Le guembri, aussi appelé hajhouj, est un luth à trois cordes dont le son grave porte toute la ligne mélodique. Les historiens le rapprochent d’un instrument haoussa considéré comme l’un des ancêtres du banjo, ce qui en dit long sur les circulations musicales nées de la traite. Les qraqeb donnent la pulsation métallique et obsédante. Le tbel, un grand tambour, accompagne les processions.

Le maâlem n’est pas seulement un virtuose. Il est le dépositaire d’un répertoire immense, transmis oralement, qu’il apprend pendant des années auprès d’un maître avant d’être reconnu à son tour. Certains sont devenus des légendes : Mahmoud Guinia, disparu en 2015, la voix puissante d’Hamid El Kasri, Abdellah El Gourd ou H’mida Boussou. Leur autorité ne vient pas de la scène, mais de leur connaissance du rituel et de la confiance de leur communauté.

D’Essaouira au monde

La musique gnaoua a d’abord été tenue en marge, associée à une population pauvre et à des rituels jugés suspects. Ce sont en partie des musiciens étrangers qui ont révélé sa richesse.

Le pianiste américain Randy Weston s’installe au Maroc à la fin des années 1960 et ouvre, en 1967, un club près de Tanger, l’African Rhythms Club. Il découvre les Gnaoua et voit dans leur histoire un écho de celle des Afro-Américains : un peuple arraché à sa terre, qui a fait de sa musique un refuge. Il les appelle « nos frères et nos ancêtres », et compose des morceaux qui portent leur empreinte, comme Sidi Bilal ou The Healers. En 1994, le producteur Bill Laswell enregistre à Essaouira The Trance of Seven Colors, qui réunit le saxophoniste de jazz Pharoah Sanders et le maâlem Mahmoud Guinia. D’autres collaborations suivront : le maâlem Brahim Belkane joue avec Robert Plant et Jimmy Page, anciens membres de Led Zeppelin, et la musique gnaoua croise aussi celle de Peter Gabriel. À Essaouira, on raconte même que Jimi Hendrix aurait séjourné chez Mahmoud Guinia : la légende, jamais prouvée, dit au moins l’aura que la ville a acquise auprès des musiciens du monde entier.

En 1998, Essaouira lance le Festival Gnaoua et Musiques du Monde. Chaque mois de juin, des concerts gratuits réunissent les maâlems et des artistes venus du jazz, du blues ou des musiques africaines. Le public passe d’environ 20 000 spectateurs à plus de 200 000 en 2006. Le festival propose aussi des concerts intimistes dans les anciennes demeures de la médina, au plus près de l’esprit des cérémonies.

Ce succès a changé la place des Gnaoua dans la société marocaine. Les maâlems, longtemps tenus à l’écart, sont devenus des artistes reconnus et invités dans le monde entier. Leur musique est désormais perçue comme l’un des visages de la culture marocaine.

Un patrimoine de l’humanité

Le 12 décembre 2019, lors de sa session de Bogota, l’UNESCO inscrit la musique gnaoua sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance consacre un long chemin, celui d’une tradition née de l’esclavage, longtemps marginalisée, devenue un emblème national puis un patrimoine universel.

Elle pose aussi une question que les maâlems connaissent bien. Sur scène, la musique gnaoua se joue devant un public qui vient l’écouter. Dans la lila, elle se vit, elle soigne, elle relie aux ancêtres. Le défi est de faire coexister ces deux visages sans que le spectacle n’efface le rituel. C’est peut-être là que réside la force de cette tradition : elle a su s’ouvrir au monde, dialoguer avec le jazz et le rock, sans jamais cesser d’être, la nuit, dans les maisons, ce qu’elle a toujours été, une musique qui remet en ordre.

Catégories : Musiques du Monde

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