Fès, capitale spirituelle et mémoire des savoir-faire
On l’appelle la capitale spirituelle du Maroc. Fès doit ce titre à plus de douze siècles d’histoire : fondée par la dynastie idrisside, elle abrite la Quaraouiyine, considérée comme la plus ancienne université encore en activité au monde, et elle a été pendant des siècles le centre du savoir religieux, juridique et scientifique du royaume. Mais cette autorité spirituelle ne s’est jamais séparée d’une autre richesse : celle de ses artisans. À Fès, le savoir des oulémas et le savoir-faire des métiers ont grandi ensemble, dans les mêmes ruelles. C’est cette alliance qui fait de la ville non pas un musée, mais une mémoire vivante.
Une ville née de deux rives
L’histoire de Fès commence par une double fondation. En 789, Idriss Ier établit une première ville sur la rive droite de l’oued Fès. En 809, son fils Idriss II fonde une seconde capitale sur la rive opposée. Les deux cités se développent séparément pendant plus de deux siècles, avant d’être réunies au XIe siècle par les Almoravides.
Très tôt, Fès accueille des réfugiés. Des familles chassées de Cordoue par une révolte s’installent sur une rive, tandis que d’autres, venues de Kairouan, dans l’actuelle Tunisie, s’établissent sur l’autre. Une communauté juive s’y installe dès les premiers temps. Ce brassage n’est pas un détail de l’histoire : il fonde l’identité de la ville. Les Andalous apportent leur raffinement, leurs techniques artisanales, leur musique. Les Kairouanais apportent leur tradition savante et commerçante. De cette rencontre naît une ville qui se pense, dès l’origine, comme un carrefour.
Une capitale du savoir
En 859, une femme, Fatima al-Fihri, fille d’un riche marchand venu de Kairouan, fonde la mosquée et l’université Al Quaraouiyine. L’UNESCO la considère comme la plus ancienne université encore en activité au monde. La même année, selon la tradition, sa sœur fonde la mosquée des Andalous sur l’autre rive. Que les deux institutions les plus emblématiques de Fès soient nées de l’initiative de deux femmes dit quelque chose de la place qu’a pu occuper le savoir, et ceux qui le transmettent, dans cette ville.
La bibliothèque de la Quaraouiyine en est le cœur. Elle conserve plus de 4 000 manuscrits anciens, dont un Coran calligraphié à l’encre d’or et un exemplaire du Kitab al-Ibar offert par l’historien Ibn Khaldoun, inscrit en 2015 au registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO. Menacée par l’humidité et les fissures, elle a rouvert ses portes en 2016, après quatre années de restauration conduites par l’architecte maroco-canadienne Aziza Chaouni.
Fès atteint son apogée aux XIIe et XIIIe siècles. Sous les Almohades, elle compte environ 200 000 habitants et serait alors l’une des plus grandes villes du monde. En 1276, les Mérinides bâtissent une nouvelle ville hors des murs, Fès el-Jdid, « Fès la neuve », tandis que la cité ancienne devient Fès el-Bali, « Fès la vieille ». Ils y construisent les premières médersas du Maroc, ces collèges où étudiants et professeurs vivent autour d’une cour ornée de zellige, de plâtre sculpté et de cèdre.
Fès reste ensuite, à plusieurs reprises, la capitale du royaume. Mais en 1912, la signature du traité de Fès, qui instaure le protectorat français, entraîne le transfert de la capitale à Rabat. La ville perd son rôle politique. Elle conserve pourtant son prestige culturel et religieux, et c’est sans doute ce retrait qui a permis à sa médina de traverser le XXe siècle presque intacte, à l’écart des grandes transformations urbaines.
La médina, une ville-atelier
La médina de Fès s’étend sur près de 300 hectares, et c’est l’une des plus vastes zones urbaines sans voitures au monde. Elle est organisée par métiers : chaque artisanat occupe son quartier, ses rues, ses fondouks. Cette organisation, héritée des corporations, n’est pas seulement pratique. Elle permet la transmission : un apprenti grandit au milieu des maîtres de son métier, observe leurs gestes, apprend auprès d’eux.
Les tanneries en sont l’image la plus célèbre. La tannerie Chouara, qui remonterait au XIe siècle, s’étend sur plus de 10 000 mètres carrés. Plus de 500 maâlems et tanneurs y travaillent les peaux dans des cuves de pierre, selon des procédés naturels qui recourent à des tanins végétaux et à des teintures comme le safran, l’indigo ou le henné. Les tanneries traditionnelles de Fès emploient à elles seules près de la moitié des tanneurs du pays.
D’autres métiers façonnent la ville. Les zelligeurs taillent à la main les carreaux de céramique en formes géométriques, assemblés ensuite en compositions d’une précision mathématique. Les menuisiers sculptent le cèdre des portes et des plafonds, selon une tradition qui remonte aux Mérinides. Les dinandiers percent à la main les lanternes de cuivre et de laiton. Chacun de ces métiers exige des années d’apprentissage, et chacun a laissé sa marque sur l’architecture de la ville.
Les savoir-faire du vêtement
Fès est aussi l’une des capitales marocaines du textile. La soie et le coton y étaient tissés au sein des corporations, tandis que le quartier des teinturiers fournissait des fils colorés aux pigments naturels. Les artisans juifs de la ville s’étaient spécialisés dans le travail du fil d’or, un savoir-faire qui s’épanouit à partir du XVe siècle, après l’arrivée des Juifs expulsés de la péninsule Ibérique.
De cette rencontre entre la soie et l’or naît l’une des pièces les plus solennelles du costume marocain : le caftan ntaâ, en velours de soie brodé de fil d’or, aux motifs floraux et parfois ornés de paons. La broderie de Fès, le tarz fassi, en est une autre signature. Comptée sur le fil, géométrique et réversible, traditionnellement exécutée d’une seule couleur, souvent rouge ou bleue sur fond blanc, elle se reconnaît entre toutes par sa rigueur.
Ces savoir-faire ont longtemps été l’affaire des femmes, qui brodaient chez elles. En 1937, on comptait encore entre 2 000 et 2 500 brodeuses de fil d’or dans la médina. Leur nombre a fortement diminué depuis, et le caftan ntaâ, trop lourd et trop long à réaliser, a cédé la place à des pièces plus légères. Le risque n’est pas seulement de voir disparaître un vêtement, mais un geste, et avec lui une part de la mémoire de la ville.
Le Festival des musiques sacrées du monde
En 1994, Faouzi Skali fonde à Fès le Festival des musiques sacrées du monde. Le choix de la ville n’a rien d’un hasard. Capitale spirituelle du Maroc, carrefour historique des cultures andalouse, arabe, berbère et juive, Fès est le lieu naturel d’un projet fondé sur le dialogue entre les traditions spirituelles.
Le festival poursuit un double objectif. Il veut montrer la place qu’occupe l’islam dans l’histoire des civilisations, à travers la philosophie, l’art et l’architecture. Il cherche aussi à favoriser une meilleure compréhension entre les cultures et les religions, en réunissant des musiciens venus de toutes les traditions sacrées : chants soufis, gospel, musiques indiennes, liturgies chrétiennes et juives. Des artistes aussi différents que Ravi Shankar, Joan Baez, Björk ou Patti Smith s’y sont produits.
Le festival se tient chaque année depuis sa création, à l’exception de 2020 et 2021, en raison de la pandémie. Il prolonge, sous une forme contemporaine, la vocation historique de la ville : faire de Fès un lieu où les savoirs, les croyances et les arts se rencontrent plutôt qu’ils ne s’affrontent.
Fès aujourd’hui : préserver sans figer
En 1981, l’UNESCO inscrit la médina de Fès sur la Liste du patrimoine mondial. En 1989, une agence publique, l’ADER-Fès, est créée pour la restaurer et la sauvegarder. La tâche est immense. L’UNESCO identifie plusieurs menaces : la surpopulation, l’urbanisation incontrôlée, la dégradation des bâtiments anciens.
Le véritable défi de Fès est là. Une médina peut être restaurée, ses monuments protégés, ses façades rénovées. Mais un savoir-faire ne survit que s’il est pratiqué, transmis et rémunéré. La force de Fès tient à ce qu’elle reste habitée par ses savants comme par ses artisans. Tant que les tanneurs, les brodeuses, les zelligeurs et les dinandiers y travailleront, la ville restera ce qu’elle est depuis plus de douze siècles : non pas le décor d’un passé révolu, mais la mémoire vivante des savoir-faire marocains.
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