Tossa de Mar, du paradis des peintres au mythe de Pandora
Il est des lieux qui semblent attendre qu’on les regarde. Au milieu du XXe siècle, Tossa de Mar n’est qu’un village de pêcheurs de la Costa Brava, blotti au pied de ses remparts médiévaux. En moins de vingt ans, il accueille pourtant une colonie de peintres modernes, puis l’une des plus grandes stars d’Hollywood. Chaque fois, des artistes venus d’ailleurs y cherchent la même chose : une Méditerranée intacte, une lumière, un décor capable de porter leurs rêves. Le tournage de Pandora, en 1950, en est l’aboutissement le plus spectaculaire. Il dit beaucoup de ce que la Méditerranée a représenté pour l’imaginaire du XXe siècle, et de ce qu’elle a changé dans la vie d’Ava Gardner.
Tossa avant le cinéma : un paradis d’artistes
Tossa possède l’un des rares ensembles fortifiés encore intacts de la côte catalane. Sa vieille ville, la Vila Vella, est enserrée dans des remparts élevés pour l’essentiel aux XIIIe et XIVe siècles, ponctués de tours qui dominent la mer. Plus ancienne encore, la villa romaine dels Ametllers a livré une mosaïque portant le nom antique de la ville, Turissa. Le village porte donc en lui plusieurs strates d’histoire, et c’est précisément cette épaisseur, alliée à la lumière, qui va attirer les artistes.
Dans les années 1920 et 1930, une colonie de peintres européens s’y installe. Marc Chagall y séjourne en 1934 et le surnomme « le paradis bleu ». André Masson, Georges Kars, et les Catalans Rafael Benet et Pere Creixams y travaillent. En 1935, Tossa ouvre un musée municipal présenté comme le premier musée d’art contemporain de l’État espagnol. Un simple village de pêcheurs se dote ainsi d’une institution que bien des capitales n’ont pas encore. Ce moment prend fin avec la guerre civile, en 1936. Mais il a fixé une réputation : Tossa est un lieu où l’on vient chercher une Méditerranée originelle, encore préservée de la modernité.
Le choix d’Albert Lewin : un film surréaliste au bord de la mer
Quinze ans plus tard, c’est ce même pouvoir d’évocation qui séduit le réalisateur américain Albert Lewin. Diplômé de Harvard, proche des surréalistes Man Ray et Max Ernst, il écrit avec Pandora son premier scénario original et veut en faire un film surréaliste. L’histoire revisite la légende du Hollandais volant, ce capitaine condamné à errer sur les mers jusqu’à ce qu’une femme accepte de mourir par amour pour lui.
Lewin cherche un décor qui puisse accueillir le mythe. Il le trouve à Tossa, qui ressemble alors à un paradis intact, avec ses ruines romaines, ses remparts et sa baie. La proximité de Figueras, la ville natale de Salvador Dalí, et le souvenir du séjour de Chagall achèvent de le convaincre. À l’écran, le village devient Esperanza, un petit port espagnol imaginaire. Les extérieurs y sont tournés, les intérieurs en studio, à Londres.
Le choix n’est pas seulement pittoresque. Pour un réalisateur nourri de surréalisme, la Méditerranée offre ce que les studios ne peuvent fabriquer : une lumière qui transfigure les visages et les pierres, une mer qui fait naturellement le lien entre le réel et la légende. Le chef opérateur Jack Cardiff, qui venait de photographier Le Narcisse noir et Les Chaussons rouges, en tire des images d’une intensité rare.
Ava Gardner, Pandora
Pour incarner Pandora, chanteuse américaine qui fascine tous les hommes d’Esperanza, Lewin pense d’abord à Greta Garbo, puis choisit Ava Gardner. Le film repose largement sur son visage : Jack Cardiff se souvient d’un réalisateur qui lui demandait sans cesse des gros plans plus serrés. Man Ray réalise de son côté un portrait photographique de l’actrice, utilisé dans le film.
Les costumes de Beatrice Dawson prolongent ce dialogue avec le lieu. La première robe de Pandora évoque les filets de pêche qui reviennent tout au long du film. Une autre, vert d’eau et nacrée, est couverte de perles qui rappellent les coquillages et les galets. Une robe de mousseline jaune beurre et une robe faite de rubans de velours taillés en pointe complètent cette garde-robe. Le vêtement ne se contente pas d’habiller la star : il la relie au village, à la mer, à l’univers du mythe. Pandora porte littéralement la Méditerranée sur elle.
Pour Ava Gardner, le tournage est un tournant. C’est son premier voyage hors des États-Unis. Elle découvre l’Angleterre et surtout l’Espagne. Des années plus tard, elle écrira dans ses mémoires que ce film a changé sa vie pour toujours, alors même qu’elle le jugeait l’un de ses plus confidentiels. La visite de Frank Sinatra, qu’elle épousera l’année suivante, attire l’attention de la presse sur ce village catalan.
Après La Comtesse aux pieds nus, en 1954, elle quitte Hollywood pour s’installer en Espagne, où elle vivra jusqu’en 1968. Elle y apprend le flamenco, découvre la tauromachie avec Ernest Hemingway et y trouve une liberté que la vie de star américaine ne lui offrait pas. Ce qu’elle avait entrevu à Tossa devient un choix de vie : une Méditerranée vécue comme un espace d’émancipation.
Ce que le tournage a laissé à Tossa
Tossa n’a jamais oublié Ava Gardner. En 1996, une statue de bronze de l’actrice est érigée sur la colline de la Vila Vella, face à la mer, au-dessus de la plage principale.
Le tournage marque aussi une étape dans l’histoire de la Costa Brava. Les peintres des années 1930 avaient fait de Tossa un lieu de création. Le cinéma en fait une image, diffusée dans le monde entier. Quelques années plus tard, la côte catalane deviendra l’une des grandes destinations du tourisme méditerranéen. Le film n’en est pas la cause unique, mais il a contribué à fixer dans l’imaginaire collectif l’image d’une Espagne solaire, romantique et préservée. Tossa illustre ainsi un paradoxe que connaissent bien des lieux méditerranéens : c’est le regard des artistes venus d’ailleurs qui révèle leur beauté, et c’est ce même regard qui, en les rendant célèbres, menace ce qui faisait leur charme.
Ce que la robe Ava lui doit
L’histoire de Tossa et d’Ava Gardner raconte la rencontre de deux mondes : l’élégance d’une star des années 1950 et la simplicité lumineuse d’un village méditerranéen. Chez Pandora, la robe du soir dialogue avec la mer, les filets et les galets. Chez Ava Gardner, le glamour hollywoodien se laisse peu à peu gagner par la liberté qu’elle trouve en Espagne.
C’est cette rencontre que la robe Ava d’Un Air de Jasmin cherche à retrouver : une allure affirmée, qui garde la mémoire de l’élégance des années 1950, portée avec l’aisance et la liberté d’un été au bord de la Méditerranée.
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