Nice, la Méditerranée en héritage
Rares sont les villes dont l’identité s’est autant construite par le regard des autres. En deux siècles, Nice a accueilli des aristocrates venus fuir l’hiver du Nord, des peintres en quête de lumière, puis les figures du glamour de la Riviera. Chacun y a laissé une trace : une promenade, une villa, une église, un musée. Pourtant, la ville ne s’est jamais réduite à ce décor. Sous les façades Belle Époque subsiste une cité plus ancienne, longtemps tournée vers l’Italie, qui a gardé sa langue, ses couleurs et son caractère. C’est cette superposition qui fait la singularité de Nice. Son passé de lieu de séjour d’hiver pour l’aristocratie européenne lui vaut d’ailleurs, depuis 2021, d’être inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Une ville entre deux mondes
Nice n’est française que depuis 1860. Près de cinq siècles durant, elle a appartenu à la maison de Savoie. En 1388, la ville se détache de la Provence et se place sous la protection des comtes de Savoie : c’est la « dédition » de Nice. Le comté de Nice devient alors, pour quatre siècles, l’unique débouché maritime des États de Savoie, ce qui fait de son port un enjeu stratégique.
Cette longue appartenance a façonné la ville. La langue niçoise, issue de l’ancien provençal, s’en est peu à peu distinguée. L’italien a remplacé le latin dans les actes officiels, et le français ne s’est imposé qu’après les lois scolaires des années 1880. Brièvement annexé par la France révolutionnaire en 1793, le comté retourne à la Sardaigne en 1814.
Le rattachement définitif se joue en 1860. Par le traité de Turin, signé le 24 mars, le royaume de Piémont-Sardaigne cède Nice et la Savoie à la France, en contrepartie du soutien de Napoléon III à l’unification italienne. Le 22 avril, un plébiscite approuve l’annexion à une écrasante majorité : 25 743 voix pour, 160 contre. Un Niçois célèbre s’y oppose pourtant avec vigueur : Giuseppe Garibaldi, héros de l’unité italienne, né dans la ville.
De cette histoire, le Vieux-Nice garde l’empreinte. Ses ruelles étroites, ses façades ocre, jaunes et rouges, ses églises baroques évoquent davantage Gênes ou Turin que Paris. C’est la première strate de la ville, celle sur laquelle toutes les autres viendront se poser.
L’invention de la villégiature d’hiver
À partir du milieu du XVIIIe siècle, Nice attire une population nouvelle : les hivernants. Des familles aristocratiques britanniques, puis de toute l’Europe, viennent y passer la mauvaise saison, attirées par la douceur du climat et la beauté du site, entre mer et montagnes.
Ces visiteurs transforment la ville. L’exemple le plus célèbre est la Promenade des Anglais. Après un hiver particulièrement rude, en 1820, de nombreux mendiants affluent à Nice. Des membres de la communauté anglaise, autour du révérend Lewis Way et de l’église anglicane de la Holy Trinity, financent un chantier pour leur donner du travail : un chemin le long de la mer. Les Niçois l’appellent le « Camin deis Anglés », le chemin des Anglais. Rebaptisé Promenade des Anglais après le rattachement à la France, il s’étend aujourd’hui sur près de sept kilomètres. Né d’un geste de charité, il est devenu le symbole de la ville.
Les Russes suivent les Anglais. À la fin du XIXe siècle, une importante communauté russe s’est installée à Nice. Le tsarévitch Nicolas Alexandrovitch y meurt, et c’est en sa mémoire qu’est consacrée en 1912 la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas, financée par le tsar Nicolas II. Elle reste la plus grande cathédrale orthodoxe d’Europe occidentale. La reine Victoria, elle, séjourne à l’hôtel Excelsior Régina, sur la colline de Cimiez, où s’étendait l’ancienne ville romaine de Cemenelum.
Cette période culmine avec la Belle Époque. Le 4 janvier 1913, l’hôtel Negresco ouvre ses portes sur la Promenade des Anglais. Conçu par l’architecte néerlandais Édouard Niermans, il est surnommé le « palais de la Belle Époque ». Mais l’histoire tourne vite : après la Première Guerre mondiale, la riche clientèle d’avant-guerre ne revient pas. Une page se ferme, et Nice doit se réinventer.
C’est précisément ce patrimoine que l’UNESCO a reconnu le 27 juillet 2021, lors de sa 44e session, en inscrivant « Nice, la ville de la villégiature d’hiver de riviera » sur la Liste du patrimoine mondial. L’UNESCO y voit l’archétype de ce type de ville, façonnée par près de deux cents ans d’échanges d’influences entre les hivernants venus de toute l’Europe et la population locale. La reconnaissance porte moins sur un monument que sur une manière de faire la ville : une diversité de styles, de jardins, de villas, née de la rencontre entre un climat et ceux qui sont venus le chercher.
La ville des peintres
Au XXe siècle, ce sont les artistes qui prennent le relais des hivernants. Le plus emblématique est Henri Matisse. Il s’installe à Nice en 1917 et y vivra jusqu’à sa mort, en 1954. On lui prête cette phrase : quand il comprit que chaque matin il reverrait cette lumière, il ne put croire à son bonheur. Qu’elle soit exacte ou non, elle dit l’essentiel : à Nice, Matisse trouve une lumière qui transforme sa peinture, ses intérieurs ouverts sur la mer, ses couleurs éclatantes. Il repose aujourd’hui au cimetière du monastère de Cimiez, et le musée Matisse, ouvert en 1963 dans la villa des Arènes, conserve une part importante de son œuvre.
Marc Chagall, qui vit lui aussi sur la Côte d’Azur, offre en 1966 à l’État français dix-sept grandes toiles inspirées de la Bible. Pour les accueillir, un musée national est construit à Nice et inauguré en 1973, du vivant du peintre, avec le soutien d’André Malraux. Chagall en conçoit lui-même le jardin, la mosaïque et les vitraux bleus de la salle de concert.
La présence de ces artistes n’est pas anecdotique. Elle prolonge, sous une autre forme, l’histoire de la villégiature. Comme les hivernants, les peintres viennent chercher à Nice ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs, et comme eux, ils y laissent une empreinte durable. La ville devient un lieu où l’on vient voir la Méditerranée à travers les yeux de ceux qui l’ont peinte.
La Riviera, une image du monde
Dans les années 1950, la Côte d’Azur devient le symbole d’un art de vivre. Le cinéma et la photographie diffusent dans le monde entier l’image d’une Méditerranée élégante et solaire : la mer d’un bleu profond, les promenades en bord de plage, les silhouettes en robes légères, les grands hôtels. Nice, avec sa baie des Anges et ses palaces, en est l’une des scènes.
Cette image a durablement façonné l’imaginaire de la Méditerranée. Elle associe la lumière à l’élégance, la douceur du climat à une forme de liberté. Elle n’est pas toute la vérité de la ville, mais elle en est devenue l’un des visages les plus connus.
Nice, un héritage vivant
Ce qui frappe à Nice, c’est la coexistence de toutes ces strates. Le Vieux-Nice, héritier de l’histoire savoyarde et italienne, côtoie les façades de la Promenade, les villas des hivernants, les musées des peintres. Aucune époque n’a effacé la précédente. Chacune s’est ajoutée aux autres.
C’est sans doute là que réside la leçon de Nice. La ville a été regardée, rêvée, transformée par des générations de visiteurs venus d’ailleurs. Mais elle ne s’est jamais dissoute dans leur regard. Elle a intégré leurs apports sans renoncer à ce qu’elle était. Nice est ainsi devenue une ville de passages, où l’on retrouve, à chaque coin de rue, une part de l’histoire de la Méditerranée et de ceux qui l’ont aimée.
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