Oum Kalthoum, la voix qui suspendait le temps

Au Caire, certains jeudis soir, les rues se vidaient. Les cafés montaient le son de leur poste, les familles se réunissaient autour de la radio, et de Bagdad à Casablanca, des millions d’auditeurs attendaient la même voix. Oum Kalthoum a occupé près de cinquante ans une place qu’aucun autre artiste n’a tenue dans le monde arabe : à la fois chanteuse populaire et interprète savante, idole des foules et voix de la nation. Un demi-siècle après sa mort, ses chansons passent toujours dans les taxis, les cafés et les salons, et de nouvelles générations les découvrent. Ce destin ne tient pas seulement à une voix exceptionnelle. Il tient à la manière dont elle a construit son art, son image et sa relation avec le public.

Une enfance dans le Delta du Nil

Oum Kalthoum naît dans le village de Tamay al-Zahayira, dans le Delta du Nil. La date reste incertaine : les sources hésitent entre 1898 et 1904, la seconde étant généralement jugée plus probable. Son père est l’imam du village. Pour compléter ses maigres revenus, il chante des textes religieux lors des fêtes et des mariages des environs. C’est en écoutant les leçons qu’il donne à son fils que la petite fille apprend ces chants, et sa voix ne tarde pas à surprendre.

Dans l’Égypte rurale du début du XXe siècle, une fille qui chante en public heurte les usages. Pour qu’elle puisse se produire, son père l’habille en garçon. Elle chante ainsi, déguisée, dans les villages voisins, puis dans des villes de plus en plus éloignées.

Cette formation première a une conséquence décisive. Élevée dans la récitation coranique, Oum Kalthoum acquiert très jeune une diction parfaite et une maîtrise de l’arabe classique que peu de chanteurs de son époque possèdent. Elle comprend chaque mot qu’elle prononce et sait en faire sentir le poids. Ce sera sa marque : chez elle, le texte n’est jamais un prétexte à la mélodie.

Le Caire, la construction d’un art

Au début des années 1920, la famille s’installe au Caire. La jeune chanteuse de village découvre une capitale où la musique se joue dans les salons de la bourgeoisie et sur les scènes des théâtres. Elle doit tout apprendre : les codes de la ville, les usages du monde, et une musique bien plus savante que celle des fêtes villageoises.

Elle s’entoure de maîtres. Abou el-Ala Mohamed lui enseigne la maîtrise de la voix et le chant des muwashshahat, ces poèmes chantés hérités de l’Andalousie, jusqu’à sa mort en 1927. Le compositeur Zakaria Ahmed lui apprend à comprendre et à interpréter ce qu’elle chante. Surtout, elle rencontre le poète Ahmed Rami, qui lui écrira au fil de sa vie 137 chansons, et le compositeur et joueur de oud Mohammed al-Qasabgi, qui en met beaucoup en musique. Plus tard, Riad al-Sunbati deviendra l’un de ses compositeurs essentiels.

Sa carrière se construit comme une œuvre collective, mais c’est elle qui la dirige. Elle choisit ses textes, discute chaque mélodie, refuse ce qui ne lui convient pas. En 1964, elle chante Enta Omri sur une musique de Mohammed Abdel Wahab, l’autre géant de la musique égyptienne. Nasser lui-même les avait encouragés à collaborer, et un critique baptise l’événement « le rendez-vous des nuages ». Deux ans plus tard, Al-Atlal, sur un poème d’Ibrahim Nagi mis en musique par al-Sunbati, devient l’une de ses chansons les plus célèbres. Une chanteuse qui contrôle à ce point son répertoire est alors une exception. Oum Kalthoum ne se contente pas d’interpréter : elle façonne une œuvre.

Le tarab, l’art du temps long

Pour comprendre l’emprise d’Oum Kalthoum, il faut accepter une autre manière d’écouter la musique. Ses chansons duraient souvent plus d’une heure, parfois bien davantage. Un concert pouvait n’en compter que deux ou trois.

Cette durée n’a rien d’une longueur. Elle repose sur le tarab, ce mot arabe qui désigne l’émotion intense, presque l’extase, que la musique provoque chez celui qui l’écoute. Oum Kalthoum reprenait un vers, le variait, l’étirait, en fonction des réactions du public. Une salle qui réclamait à nouveau un passage l’entendait chanté une deuxième, une troisième fois, jamais tout à fait de la même façon. Chaque concert était unique, parce qu’il se construisait dans un échange entre la chanteuse et ceux qui l’écoutaient.

On mesure l’écart avec nos habitudes : une chanson de trois minutes, écoutée d’une oreille, interrompue à volonté. Le tarab demande du temps et de l’attention. Il suppose qu’on s’abandonne. C’est peut-être ce qui explique que ses enregistrements continuent de toucher des auditeurs qui ne comprennent pas toujours l’arabe classique : ils offrent une expérience que la musique contemporaine propose rarement.

La radio et la nation

La radio fait d’Oum Kalthoum une voix commune à tout le monde arabe. Ses concerts du premier jeudi de chaque mois, retransmis en direct, sont écoutés bien au-delà de l’Égypte. Pour la première fois, des auditeurs dispersés de l’Irak au Maroc partagent le même moment musical, à la même heure.

Après la révolution de 1952, son rôle prend une dimension politique. Sous Gamal Abdel Nasser, elle chante des chansons patriotiques et sa voix accompagne l’affirmation d’une Égypte indépendante et d’un monde arabe qui cherche son unité. Elle n’est pas seulement une artiste admirée : elle devient un symbole, et une forme de lien entre des peuples que les frontières séparent.

1967 : de Paris à Rabat

En juin 1967, la défaite de l’Égypte lors de la guerre des Six Jours est un choc pour tout le monde arabe. Oum Kalthoum décide alors de partir en tournée pour soutenir son pays, et de reverser ses cachets à l’État égyptien.

Les 14 et 15 novembre 1967, elle donne deux récitals à l’Olympia, à Paris. Ce sont ses seuls concerts en Europe. Chaque soirée dure près de six heures, de 21 heures à presque 3 heures du matin, pour trois chansons seulement. La salle est comble. Elle fixe elle-même son cachet et vient avec un orchestre d’une trentaine de musiciens. Pour l’Égypte, l’événement a la valeur d’un message : la défaite militaire n’a pas effacé le rayonnement culturel du pays.

La tournée la conduit aussi au Maghreb. En mars 1968, elle donne trois concerts au théâtre Mohammed V de Rabat, alors qu’elle n’en avait annoncé que deux. Elle visite Fès, Meknès et Marrakech, où la foule bloque sa voiture sur la place Jemaa el-Fna. Elle est reçue par le roi Hassan II. De retour en Égypte, elle dira du public marocain qu’il était l’un des plus attentifs et des plus sensibles qu’elle ait rencontrés. Ce séjour explique en partie l’attachement durable que lui portent les Marocains.

Une silhouette

Oum Kalthoum a aussi construit une image, et cette image n’a presque pas varié. Longues robes au tissu somptueux, souvent dans des teintes de vert, chignon bas, maquillage discret, bijoux choisis. À partir du milieu des années 1950 s’ajoutent des lunettes aux verres fumés, qui deviennent l’un de ses signes distinctifs. Surtout, elle tient toujours un mouchoir dans la main droite. Elle le serre, le froisse et le déploie au fil du chant, comme si son émotion passait aussi par ce geste.

Cette constance n’a rien d’anodin. Une femme seule face à un orchestre d’hommes et à des salles immenses devait imposer une autorité que rien ne viendrait contester. Sa silhouette sobre et immuable, presque solennelle, y contribue. Elle ne suit pas la mode, elle s’en tient à l’écart, et c’est ce qui rend son image si reconnaissable aujourd’hui encore. Le mouchoir et les lunettes noires suffisent à l’évoquer.

Ce qui demeure

Oum Kalthoum meurt au Caire le 3 février 1975. Ses funérailles rassemblent plusieurs millions de personnes dans les rues de la capitale. La foule arrache le cercueil des épaules des porteurs et détourne le cortège vers la mosquée al-Azhar. Peu d’hommes d’État ont connu pareil adieu.

Son héritage n’a pas faibli. Ses chansons continuent d’être reprises, réarrangées, citées par des musiciens du monde entier. Au Maroc, l’attachement reste vif, et un concert en hologramme organisé récemment à Rabat a attiré un public où se mêlaient ceux qui l’avaient connue et ceux qui la découvraient.

Ce qui explique cette longévité tient en une idée : Oum Kalthoum n’a jamais cherché à plaire à son époque. Elle a pris le temps : celui de la formation, du choix des textes, du chant qui s’étire jusqu’à l’émotion. Dans un monde qui va toujours plus vite, cette lenteur assumée est peut-être ce qui la rend aujourd’hui plus précieuse encore.

Catégories : Musiques du Monde

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