Aucun film n’est plus associé au Maroc que Casablanca. Depuis plus de quatre-vingts ans, il réunit Humphrey Bogart et Ingrid Bergman dans un café enfumé, sur fond de guerre et d’amour impossible, et des générations de spectateurs y ont découvert le nom d’une ville qu’ils n’avaient jamais situé sur une carte. Le paradoxe est pourtant complet : pas une seule image du film n’a été tournée au Maroc. Casablanca est né dans un studio de Californie, à des milliers de kilomètres de la ville dont il porte le nom. Comprendre comment ce film a fini par faire partie de l’identité de Casablanca, c’est mesurer le pouvoir qu’a eu Hollywood de raconter un lieu à la place de ceux qui l’habitent.
Une pièce jamais jouée
L’histoire commence en Europe, à la veille de la guerre. Au cours de l’été 1938, l’Américain Murray Burnett et sa femme se rendent à Vienne pour aider des proches juifs à faire sortir leur argent de l’Autriche, tout juste annexée par l’Allemagne nazie. Sur le chemin du retour, le couple s’arrête sur la Côte d’Azur et entre dans un café, La Belle Aurore, où un pianiste noir joue du jazz devant un public mêlé de Français, de nazis et de réfugiés. Burnett tient là le cœur de son histoire.
Avec Joan Alison, il écrit Everybody Comes to Rick’s, une pièce qui se déroule dans un café d’Afrique du Nord où se croisent réfugiés, espions et trafiquants. Faute de trouver un producteur à Broadway, la pièce ne sera jamais montée. Mais en janvier 1942, quelques semaines après l’entrée en guerre des États-Unis, la Warner en achète les droits pour 20 000 dollars, un prix record pour une pièce jamais jouée.
Le moment n’est pas anodin. Le studio veut un film qui parle de la guerre sans être un film de guerre : une histoire d’amour et de sacrifice, où un homme désabusé finit par choisir son camp. L’Afrique du Nord, encore lointaine et mal connue du public américain, offre le décor idéal. Elle est assez exotique pour faire rêver, et assez proche du conflit pour donner du poids à l’intrigue.
Un Maroc de studio
Le tournage se déroule du 25 mai au 3 août 1942, presque entièrement sur les plateaux de la Warner à Burbank, en Californie. Une seule scène est tournée en extérieur, à l’aéroport de Van Nuys : celle de l’arrivée du major allemand Strasser. Tout le reste, les ruelles, le marché, le café et l’aéroport noyé de brouillard de la scène finale, est construit en studio.
Tourner au Maroc était de toute façon impossible. Le film se déroule en décembre 1941, dans une Casablanca sous l’autorité du régime de Vichy, et c’est encore le cas au moment du tournage. Le pays est alors un protectorat français, soumis à un gouvernement qui collabore avec l’Allemagne.
Ce Maroc de studio en dit long sur le regard du film. Casablanca y apparaît comme un carrefour pour les Européens qui fuient la guerre et attendent un visa pour Lisbonne, puis pour l’Amérique. Les Marocains, eux, n’occupent que l’arrière-plan : un marchand de tapis, un portier, des silhouettes dans la foule. Le film ne s’intéresse qu’aux étrangers de passage, et ignore la ville où ils attendent. Le Maroc y est un décor, jamais un sujet.
Une distribution d’exilés
Si le décor est artificiel, l’émotion du film ne l’est pas. Elle tient en grande partie à ceux qui l’ont joué. Parmi les acteurs crédités, seuls trois sont nés aux États-Unis : Humphrey Bogart, Dooley Wilson, qui joue Sam, et Joy Page. Tous les autres viennent d’ailleurs, et beaucoup ont fui l’Europe. Dans les seconds rôles et la figuration, des acteurs venus d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie ou de France jouent des réfugiés parce qu’ils en sont eux-mêmes.
C’est ce qui donne sa force à la scène la plus célèbre du film. Dans le café, des officiers allemands entonnent un chant patriotique. Le résistant Victor Laszlo demande à l’orchestre de jouer La Marseillaise, et toute la salle se lève pour la chanter, jusqu’à couvrir les voix allemandes. Les larmes qui coulent sur le visage de la jeune actrice française Madeleine Lebeau sont réelles. En juin 1940, elle avait fui Paris devant l’avancée allemande avec son mari, l’acteur Marcel Dalio, lui aussi à l’affiche du film. Hollywood a inventé la ville, mais pas la douleur de ceux qui la traversent.
Quand l’Histoire rattrape le film
Le destin du film bascule avant même sa sortie. Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord, notamment près de Casablanca. Le nom de la ville fait soudain la une des journaux du monde entier. La Warner en profite aussitôt : le film est présenté en avant-première à New York le 26 novembre 1942, quelques semaines après le débarquement. Sa sortie nationale, le 23 janvier 1943, coïncide avec la conférence de Casablanca, où Roosevelt et Churchill préparent la suite de la guerre.
Le hasard du calendrier fait de Casablanca un film d’actualité. Pourtant, les autorités américaines interdisent sa projection aux soldats stationnés en Afrique du Nord : elles craignent de froisser les partisans de Vichy. Le film qui célèbre la résistance ne peut donc pas être montré là où il se déroule.
Le succès est considérable. En 1944, Casablanca reçoit huit nominations aux Oscars et en remporte trois : meilleur film, meilleur réalisateur pour Michael Curtiz et meilleur scénario adapté.
La naissance d’un mythe
Le film s’est ensuite détaché de son époque pour devenir un mythe. La chanson As Time Goes By, reprise de la pièce d’origine, en est devenue l’emblème. Le compositeur Max Steiner aurait voulu la remplacer, mais Ingrid Bergman s’était déjà fait couper les cheveux pour un autre rôle, ce qui rendait impossible de retourner les scènes. Steiner construit donc toute la musique du film autour d’elle et de La Marseillaise. Ironie supplémentaire, Dooley Wilson, qui incarne le pianiste Sam, était batteur : à l’écran, il mime le jeu, tandis qu’un musicien de studio joue hors champ.
Le film a aussi produit l’une des répliques les plus célèbres de l’histoire du cinéma, qui n’y figure pourtant pas. Personne n’y dit « Play it again, Sam ». Ingrid Bergman dit « Play it, Sam. Play As Time Goes By », et Bogart, plus tard, « You played it for her, you can play it for me ». La mémoire collective a fusionné les deux. En 2014, le piano de Sam est vendu aux enchères pour 3,4 millions de dollars, signe que le film continue d’exercer sa fascination bien au-delà des cinéphiles.
Quand la ville rejoue le film
Longtemps, les touristes arrivés à Casablanca ont cherché le café de Rick, qui n’avait jamais existé. En 2004, une ancienne diplomate américaine, Kathy Kriger, décide de le créer. Elle ouvre un Rick’s Café dans une maison ancienne en bordure de la médina, avec des tables sur deux niveaux, des colonnes en stuc sculpté dans la tradition marocaine, des lampes perlées, des affiches du film et un piano semblable à celui de Sam. Kathy Kriger voulait aussi montrer aux Américains un autre visage du Maroc. Le lieu devient rapidement une étape incontournable pour les visiteurs, des anonymes aux célébrités.
La boucle est étrange. Une ville réelle accueille aujourd’hui la copie d’un décor de studio qui prétendait la représenter. Certains touristes y viennent sans avoir vu le film, d’autres reconnaissent que le film est leur seul lien avec la ville. Pour une grande partie du public international, le nom de Casablanca évoque d’abord Bogart et Bergman, avant la plus grande ville du Maroc, son port et son architecture.
Les Casablancais portent sur cette notoriété un regard partagé. Khalid Baddou, président de l’Association marocaine du marketing et de la communication, juge positive la reconnaissance que le film apporte, mais regrette qu’il donne de la ville une image vieillie, figée dans les années de guerre. Les autorités travaillent d’ailleurs à une nouvelle image de Casablanca, fondée sur son rôle économique, son ambition de devenir une plateforme vers l’Afrique et son patrimoine. Plus de quatre-vingts ans après le tournage de Burbank, la ville cherche encore à se raconter elle-même, plutôt qu’à travers le film qui l’a rendue célèbre.
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