À l’automne 1917, alors que la guerre ravage l’Europe, une voiture militaire française parcourt les pistes du Maroc. À son bord, une Américaine de cinquante-cinq ans, l’une des romancières les plus célèbres de son temps. Edith Wharton a quitté Paris pour quelques semaines, à l’invitation du général Lyautey, résident général de France. De ce voyage naîtra un livre, In Morocco, publié en 1920 et connu en français sous le titre Voyage au Maroc. On le lit encore aujourd’hui pour la beauté de ses descriptions. Il faut aussi le lire pour ce qu’il révèle du regard que l’Europe portait alors sur le Maroc.

Une romancière au sommet de sa carrière

Lorsqu’elle débarque à Tanger, en septembre 1917, Edith Wharton n’est pas une voyageuse ordinaire. Née en 1862 dans la haute société new-yorkaise, elle a peint ce milieu avec une lucidité féroce. Chez les heureux du monde, paru en 1905, l’a rendue célèbre, et Ethan Frome, en 1911, a confirmé son talent. Installée à Paris depuis plusieurs années, elle s’y est engagée dès le début de la guerre : elle ouvre un atelier pour les ouvrières sans emploi, organise l’accueil des réfugiés belges, crée des foyers pour les enfants des Flandres. En avril 1916, le président Poincaré la fait chevalier de la Légion d’honneur.

Elle approche alors de la consécration. En 1921, Le Temps de l’innocence lui vaudra le prix Pulitzer : elle sera la première femme à le recevoir. Le Maroc s’invite donc dans l’œuvre d’une écrivaine pleinement maîtresse de son art, qui sait observer une société, en saisir les codes et les rituels.

Un œil formé à l’architecture et au décor

Edith Wharton n’est pas seulement romancière. Bien avant ses grands succès, elle s’est passionnée pour l’architecture et l’art de vivre. En 1897, elle publie avec l’architecte Ogden Codman The Decoration of Houses, un ouvrage qui fera date. Les deux auteurs y rejettent les intérieurs surchargés de l’époque victorienne, encombrés de lourdes tentures, de bibelots et de meubles capitonnés, et défendent un décor fondé sur la proportion, la symétrie et l’harmonie des volumes. Le livre inspirera toute une génération de décorateurs, à commencer par Elsie de Wolfe, souvent présentée comme la première décoratrice professionnelle.

Edith Wharton met ces principes en pratique. En 1902, elle conçoit sa propre maison, The Mount, dans le Massachusetts, et en dessine les jardins avec sa nièce, la paysagiste Beatrix Farrand. Cette formation explique la qualité de son regard au Maroc. Elle ne se contente pas d’admirer le pittoresque : elle comprend comment un bâtiment est construit, comment la lumière circule dans une cour, comment un jardin s’organise autour de l’eau. Son livre se clôt d’ailleurs sur une note consacrée à l’architecture marocaine. C’est le regard d’une connaisseuse, et c’est ce qui rend ses descriptions si précises.

Le voyage

L’invitation vient d’Hubert Lyautey, qui administre le Protectorat français depuis 1912. Lyautey tient à faire connaître le Maroc et son action : il organise des foires où les artisans marocains présentent leurs productions, et accueille volontiers des personnalités capables d’en témoigner. Edith Wharton voyage avec son ami Walter Berry. Après avoir traversé la France et l’Espagne, ils gagnent Tanger, puis descendent vers le Maroc sous administration française. Sur place, l’administration met à leur disposition une voiture militaire et des guides.

L’itinéraire est celui d’un Maroc impérial. Rabat et Salé d’abord, puis les ruines romaines de Volubilis et la ville sainte de Moulay Idriss. Edith Wharton souligne que deux ans plus tôt, aucun Européen n’y avait encore été admis. Viennent ensuite Meknès, Fès, puis Marrakech, où elle loge au palais de la Bahia. En quelques semaines, elle traverse les grandes capitales du pays, dans des conditions qu’aucun touriste ne connaissait encore : les routes sont rares, les hôtels presque inexistants, et le voyage n’est possible qu’avec l’appui des autorités.

Ce qu’elle a vu

Les pages les plus fortes du livre sont celles où la romancière se fait peintre. Fès la saisit plus que toute autre ville : le dédale de la médina, la lumière qui tombe dans les ruelles étroites, les cours des medersas, la superposition des siècles dans un même espace. Elle décrit les portes, les zelliges, les jardins cachés derrière les murs avec une précision qui fait du livre un document précieux sur les villes marocaines d’avant la modernisation. À Moulay Idriss, elle assiste à une cérémonie de la confrérie des Hamadcha, dont les danseurs entrent en transe jusqu’à se blesser. Elle en rapporte une description saisissante, à la fois fascinée et effrayée.

Son statut de femme lui ouvre des portes fermées aux voyageurs masculins. Elle visite les appartements des femmes du palais du sultan à Rabat, ceux d’un haut fonctionnaire, puis ceux d’un grand dignitaire à Fès. Les voyageurs européens avaient longtemps fantasmé le harem comme un lieu de sensualité. Edith Wharton y voit d’abord l’enfermement : des femmes qui vivent à l’écart, dans une attente sans fin, et dont elle perçoit l’ennui plus que le mystère. Ce regard, qui tranche avec l’imagerie orientaliste de son époque, est l’un des apports les plus singuliers du livre.

Le regard d’une époque

Le livre a aussi ses partis pris. Edith Wharton le dédie à Lyautey, dont elle admire la méthode : maintien du sultan et des institutions marocaines, protection des médinas, respect des lieux de culte et des savoir-faire. C’est cette approche qui vaut encore à Lyautey une image largement respectée au Maroc. Mais son adhésion au Protectorat est entière, elle se dit elle-même « impérialiste enragée » dans une lettre, et le Maroc qu’on lui montre a été choisi par les administrateurs qui l’accompagnent. Certaines de ses descriptions reprennent aussi les clichés de son temps sur la « nonchalance » orientale. Le livre ne prétend donc pas à l’objectivité : il témoigne du regard d’une Européenne cultivée de 1917, d’une grande finesse d’observation et en même temps marqué par les certitudes de son époque.

Une prophétie et un paradoxe

Edith Wharton a conscience de voir le Maroc à un moment de bascule. Dans sa préface, elle note que le pays n’a pas encore de guide de voyage, et elle pressent ce qui va suivre : l’arrivée des circuits organisés et du tourisme. Elle écrit que personne ne reverra jamais Moulay Idriss, Fès et Marrakech tels qu’elle les a vus. Elle mesure ce que le mystère de ces villes doit à leur isolement, et ce que leur ouverture leur fera perdre.

Le paradoxe est que son propre livre a contribué à ce qu’elle redoutait. Publié en feuilleton dans le Scribner’s Magazine en 1919, puis en volume l’année suivante, il a fait découvrir le Maroc à des milliers de lecteurs américains et a nourri l’image d’une destination raffinée et lointaine. En voulant fixer un Maroc qu’elle croyait sur le point de disparaître, Edith Wharton a aidé à faire venir ceux qui allaient le transformer.

Ce que le livre offre aujourd’hui

Plus d’un siècle plus tard, Voyage au Maroc garde deux mérites. Le premier est documentaire : ses descriptions conservent l’image de villes, de cérémonies et de modes de vie tels qu’ils existaient en 1917, avant que l’urbanisation et le tourisme ne les modifient. Pour un lecteur marocain, c’est une manière de voir son propre patrimoine à travers les yeux d’une observatrice exceptionnelle, formée à l’architecture et au décor. Le second mérite est plus subtil. Le livre montre comment un regard, même attentif et admiratif, reste façonné par la place de celui qui regarde. Lire Edith Wharton aujourd’hui, c’est apprécier la beauté de ce qu’elle a vu, tout en apprenant à repérer ce qu’elle n’a pas su voir.

Catégories : Échos culturels

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