En 1917, Edith Wharton visite les appartements des femmes du palais du sultan à Rabat, puis ceux d’un grand dignitaire à Fès. Elle y voit des vies recluses, suspendues à une attente sans fin. Une génération plus tard, en 1940, une petite fille naît dans l’une de ces grandes maisons de Fès. Devenue l’une des sociologues les plus influentes du monde arabe, Fatima Mernissi racontera cette enfance en 1994, dans un livre traduit en plus de vingt langues : Dreams of Trespass, paru en français deux ans plus tard sous le titre Rêves de femmes. Une enfance au harem. Les deux livres se répondent. L’un regarde le harem de l’extérieur, l’autre le raconte de l’intérieur.
Une pensée qui a fait date
Lorsqu’elle écrit Rêves de femmes, Fatima Mernissi est au sommet de son œuvre. Née à Fès, elle étudie à la Sorbonne, puis obtient son doctorat aux États-Unis, à l’université Brandeis, en 1974. Elle enseigne ensuite à l’université Mohammed V de Rabat.
Sa thèse, publiée en 1975 et parue en français sous le titre Sexe, idéologie, islam, devient un ouvrage de référence sur la condition des femmes dans les sociétés musulmanes. En 1987, Le Harem politique fait l’effet d’un choc. Elle y étudie la place des épouses du Prophète et y distingue ce qui relève du Coran de certains hadiths invoqués pour justifier la subordination des femmes. Le livre est interdit dans plusieurs pays. Elle écrit aussi sur les reines oubliées de l’histoire de l’islam, sur la démocratie, sur la jeunesse marocaine. En 2003, elle reçoit le prix Prince des Asturies, partagé avec l’écrivaine américaine Susan Sontag. Elle meurt à Rabat le 30 novembre 2015.
Son originalité tient à une double exigence. Elle conteste le patriarcat de sa propre société, mais refuse tout autant les clichés occidentaux sur la femme musulmane, passive et soumise. Elle défend un féminisme qui ne serait pas importé d’Europe, mais pensé de l’intérieur de sa culture. Rêves de femmes est la forme la plus personnelle et la plus accessible de cette pensée.
Un livre entre souvenir et récit
Le livre raconte l’enfance de la narratrice dans les années 1940, de sa naissance à l’âge de neuf ans. Ce n’est pas une autobiographie au sens strict : les critiques y voient une autobiographie romancée, où la voix d’une enfant qui s’interroge alterne avec celle d’une adulte qui explique, complétée par des notes sur l’histoire et les coutumes. Cette liberté n’enlève rien à la valeur du témoignage. Elle permet au contraire de faire entendre ce qu’une petite fille percevait sans pouvoir le nommer.
Deux lieux structurent le récit. Il y a d’abord la maison familiale de la médina de Fès, un harem traditionnel clos de murs, dont la narratrice ne peut sortir sans permission. Il y a ensuite la ferme du grand-père, à la campagne, où vit la grand-mère Yasmina avec les autres épouses. Les femmes y vivent au contact de la nature et y jouissent d’une plus grande liberté. Ce contraste est essentiel : il montre que le harem n’a pas une forme unique.
Les hudud, les frontières
Le mot qui traverse tout le livre est hudud, les frontières. Le père de la narratrice lui explique que Dieu a séparé les hommes et les femmes, et que franchir ces limites n’apporte que le malheur. Toute l’enfance de Fatima consiste à comprendre ces frontières, et à observer les femmes qui rêvent de les franchir. Autour de la maison, d’autres lignes de partage se dessinent : les colons français sont tout proches, et les nationalistes marocains luttent pour l’indépendance.
C’est sa grand-mère Yasmina qui lui transmet la leçon la plus profonde. À la ferme, les murs ont disparu, et pourtant les femmes ne sont pas libres. Les restrictions, lui fait-elle comprendre, demeurent même quand on ne les voit plus : elles sont inscrites dans les lois et les coutumes que chacun porte en soi. C’est le cœur de l’analyse de Fatima Mernissi. Le harem n’est pas un bâtiment, c’est une manière d’organiser l’espace et le pouvoir. On peut en abattre les murs sans en supprimer les règles.
Des femmes qui rêvent
Ce qui frappe le plus le lecteur, surtout s’il a lu Edith Wharton, c’est la vitalité des femmes de ce harem. Elles ne sont ni résignées ni lascives. La mère de la narratrice souffre de la clôture et rêve pour sa fille de ce qu’elle n’a pas eu : les voyages, les études, le travail. La tante Habiba, abandonnée par son mari et parmi les plus démunies de la maison, est une conteuse prodigieuse : ses récits emmènent les enfants vers des pays lointains et ouvrent des horizons que les murs ferment. Chama, une parente de Habiba, écrit et met en scène des pièces de théâtre.
La parole est leur espace de liberté. Fatima Mernissi convoque d’ailleurs souvent, dans son œuvre, la figure de Shéhérazade, qui sauve sa vie en racontant des histoires au sultan : une femme privée de pouvoir qui agit encore par l’intelligence et les mots. Autour des femmes, le monde change. Les nationalistes promettent l’égalité des droits aux femmes, et la narratrice entre à l’école moderne. Le livre se referme pourtant sur une note grave : son cousin Samir, né le même jour qu’elle et compagnon de toutes ses découvertes, est un jour exclu du hammam des femmes. Fatima comprend alors qu’elle est restée du côté de la frontière où l’on n’a pas le pouvoir.
Le harem vu de l’extérieur
Mis côte à côte, les livres d’Edith Wharton et de Fatima Mernissi décrivent les mêmes maisons de Fès à une génération d’écart. Wharton, invitée de passage, voyait des femmes immobiles, enfermées dans l’ennui. Mernissi montre que derrière les murs, la vie intérieure est intense, faite de désirs, de colères, d’humour et de projets. La différence ne tient pas seulement à l’époque. Elle tient à la place de celle qui regarde : une visiteuse ne voit que ce qu’on lui montre, quand une enfant de la maison entend ce qui se dit une fois la porte refermée.
Fatima Mernissi a d’ailleurs prolongé cette réflexion. En 2001, dans Le Harem et l’Occident, elle retourne la question et s’interroge sur la manière dont les Européens ont imaginé le harem. Elle constate que les artistes occidentaux l’ont peuplé de femmes passives, offertes au regard, alors que dans la tradition orientale, Shéhérazade est une femme qui pense et qui parle. Les odalisques alanguies de Matisse, affirme-t-elle, n’ont jamais existé en Orient.
Le harem taille 38
Le Harem et l’Occident se termine sur une observation qui touche directement au monde de la mode. Fatima Mernissi raconte qu’elle n’a pas pu trouver de jupe à sa taille dans un magasin occidental. Elle en tire une conclusion saisissante : la femme occidentale, qui se croit libre, vit elle aussi dans un harem, mais un harem invisible, fait de la taille imposée par la mode. Ses lecteurs français ont résumé cette idée d’une formule : « le harem taille 38 ».
Ce retournement résume toute sa démarche. Fatima Mernissi ne défend pas le harem de son enfance, dont elle a décrit les injustices avec précision. Elle refuse simplement que l’Occident se pose en modèle de liberté sans interroger ses propres frontières. Lu après Edith Wharton, Rêves de femmes rend aux femmes de Fès la parole que les voyageurs ne leur avaient jamais laissée.
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